Retour au menu. Cerisiers roses.


La centrale nucléaire avait été qualifiée de « la plus sûre au monde ». Elle était aussi la plus puissante jamais construite avec ses dix réacteurs. Elle avait été conçue pour résister à un séisme de magnitude 9 sur l’échelle de Richter alors que le plus grand tremblement de terre connu dans la région avait été évalué à une magnitude de 7,5. La centrale était entourée de digues protégeant toutes ses installations contre une éventuelle inondation trois fois supérieure à la plus importante qu’avait connu la plaine de mémoire d’homme.
Le refroidissement était assuré par l’eau d’une rivière dont le débit le plus faible recensé en hiver était encore de quatre fois supérieur à celui nécessaire à la centrale. D’autre part, la grille d’entrée de l’eau dans les circuits avait été doublée de telle sorte qu’en cas d’accumulation de glace ou de n’importe quels débris volumineux, ces deux grilles, disposées en peigne, pourraient s’écarter pour casser la glace ou chasser les débris qui pourraient en obstruer l’accès. L’alimentation électrique des commandes de la centrale était assurée par deux lignes souterraines séparées, l’une venant du nord, la seconde acheminée par le sud-est. Mais en cas de rupture simultanée de ces deux lignes, la centrale serait encore auto-suffisante en électricité et même si ses dix réacteurs tombaient tous en panne, des groupes électrogènes assureraient une autonomie électrique de deux mois grâce à une réserve de fuel conséquente. Même le pire avait été envisagé, c'est-à-dire qu’en cas de mise hors service complète de l’alimentation électrique des circuits de refroidissement, un système secondaire pourrait prendre le relais. Entièrement manuel, il suffirait d’en manœuvrer les vannes pour que l’eau de la rivière s’engouffre dans les conduits par gravitation naturelle et le refroidissement ne serait quasiment pas interrompu par la manœuvre. Il n’y avait donc aucune raison pour que le refroidissement du combustible cesse pour quelque motif que ce soit. Et comme c’était là le point faible reconnu de toute centrale, on avait conclu que le risque, même s’il ne pouvait pas être égal à zéro, avait quand même une probabilité calculée de un sur un milliard, bien que cet éventuel risque ne fût nullement identifié.
Ainsi, afin de compenser les coûts des dépenses portées sur la sécurité du refroidissement, le confinement du cœur des réacteurs avait-il été réduit à une simple paroi d’acier. En effet, le cœur ne pourrait en aucun cas surchauffer et ne risquerait donc pas de provoquer l’explosion de l’enceinte par dégagement d’hydrogène, ni d’en percer le fond puisque le combustible ne pourrait pas fondre. Pour les mêmes raisons, le socle en béton sous la centrale qui aurait dû avoir une épaisseur de vingt mètres afin d’éviter son percement par le cœur en fusion avait été réduit à huit mètres.

C’est pourquoi, lors de la première secousse, d’une magnitude 7, la centrale s’est mise automatiquement en arrêt de sécurité sans aucun problème et aucun dommage n’a été constaté durant l’inspection qui en a suivi. Le redémarrage à été fait à la demande du directeur de la centrale et la production d’énergie n’a été interrompue que durant trois heures.
C’était alors le printemps et la cueillette des cerises débuterait dans deux mois. Les vergers de cerisiers en fleurs formaient aux alentours de la centrale un océan blanc. Une brise légère en portait le parfum jusque dans le bourg voisin. Bourg qui pourtant avait subi plusieurs dommages à cause du tremblement de terre. L’église a vus son clocher basculer sur le côté pour venir s’écraser sur le parvis. L’hôtel de ville s’est littéralement cassé en deux à peu près en son milieu et sa partie droite s’est effondrée complètement. Un immeuble a vacillé puis s’est incliné de plusieurs degrés sur le côté, projetant les meubles à travers les fenêtres sur le parking en contrebas. Heureusement, aucune victime ne fut à déplorer et les quelques blessés légers furent rapidement soignés dans le dispensaire, qui lui avait perdu sa cheminée.

Le lendemain, une réplique se fit sentir. De très faible intensité, elle eut cependant pour conséquence de provoquer une avalanche de roches sur la montagne voisine. Celle-ci, fragilisée par le premier séisme, était fort heureusement située à plusieurs kilomètres de la centrale qui était bien à l’abri de tout problème d’effondrement de roches. Cette avalanche n’eut comme conséquence fâcheuse que de couper une des routes d’accès au bourg qui malgré tout ne fut pas isolé. On avait eu la sagesse de multiplier les issues au bourg, donc à la centrale, pour éviter au secteur un isolement total. Les engins de terrassement eurent vite fait de rétablir la circulation tandis que d’autres déblayaient les gravats issus de l’effondrement des édifices en ville. Nombre d’habitants, juste après la première secousse, s’étaient précipités vers la centrale pour s’informer sur les dégâts éventuels. Ils avaient été rassurés par le directeur qui avait immédiatement organisé une conférence de presse pour démontrer aux médias la résistance du complexe nucléaire.

Deux jours suivants la première réplique, une seconde se déclencha. De magnitude 6, elle acheva la destruction des édifices fragilisés dans le bourg. Elle provoqua, comme lors du premier séisme, l’arrêt automatique de la centrale. Sans aucune inquiétude, les techniciens firent les contrôles de routine avant de pouvoir relancer les réacteurs. A l’instar du directeur, tout le personnel était satisfait de la bonne tenue des installations. Il y eu même une manifestation de joie exprimée lors d’un pot arrosé au champagne.
Mais trois heures après le redémarrage, des alarmes retentirent : le refroidissement des réacteurs était en défaut. On pu très vite constater que le débit de la rivière avait fortement diminué. Le directeur apprit alors que la deuxième réplique du séisme avait provoqué une gigantesque avalanche de rochers qui aurait obstrué le cours d’eau quelques kilomètres en amont. Inquiet, le directeur lança les ordres nécessaires pour que l’on fasse sauter ce barrage à la dynamite de façon à rétablir le courant. Mais la tâche s’avéra impossible, la réalité était tout autre : il n’y avait pas eu de barrage mais l’effondrement d’un pan de montagne avait produit une déviation pure et simple du cours de la rivière dans une vallée parallèle. Les experts, sur place, indiquèrent que le rétablissement du cours était impossible sans travaux titanesques qui prendraient des mois. Le directeur entrevit immédiatement le drame qui allait se jouer, l’absence d’eau dans la rivière signifiait absence de refroidissement de la centrale. Effectivement, en quelques dizaines de minutes, le débit de l’eau dans la rivière – seulement alimentée par les torrents des montagnes voisines - tomba à quelques mètres-cubes par seconde. Il fallait absolument trouver un moyen d’acheminer de l’eau vers le circuit de refroidissement. La solution qui s’imposa immédiatement fut de faire appel à des canadairs qui viendraient remplir le lit de la rivière en amont de la centrale. Une autre solution fut également envisagée pour le long terme, mais ce serait là une tâche gigantesque : construire une conduite forcée pour rétablir le cours de la rivière. La conduite ne ferait pas moins de cinq kilomètres et les travaux prendraient au moins six mois.
Le premier avion avait fait le plein dans le lac en aval de la centrale. Il survola la vallée deux heures après l’arrêt du refroidissement. Les réacteurs avaient surchauffé dangereusement durant ce temps si bien que dès que l’eau circula à nouveau dans les conduites, le choc thermique fit exploser les canalisations au cœur même de cinq des dix réacteurs. L’eau, répandue sur les barres d’uranium chauffées à plus de mille degrés, se décomposa par cracking en un mélange d’oxygène et d’hydrogène qu’il faudrait évacuer de toute urgence à l’extérieur des enceintes pour éviter de nouvelles explosions dues au mélange gazeux hautement détonnant. Malheureusement, les soupapes prévues à cet effet ne répondirent pas, l’installation électrique qui les commandait ayant été endommagée par les premières déflagrations. Il fallut aux techniciens plusieurs dizaines de minutes pour rétablir les commandes quand un formidable souffle eut lieu juste au passage d’un canadair à la verticale du réacteur numéro deux. L’avion fut balloté comme un fétu de paille, et déstabilisé, vint s’écraser sur le réacteur numéro huit. L’enceinte de confinement de ce dernier crachait déjà son mélange explosif à l’extérieur. Le crash provoqua une seconde explosion. Le kérosène de l’avion s’enflamma, amplifiant l’explosion et détruisant l’enceinte du réacteur. S'échappant des deux réacteurs détruits, un nuage de poussières très radioactives s’éleva haut dans l’atmosphère.
Tout le monde s’attendait maintenant à l’explosion des autres réacteurs restés intacts et l’évacuation de la centrale fut alors décidée. Un périmètre de sécurité fut instauré dans un rayon de vingt kilomètres autour du site en détresse. La population fut priée de quitter les lieux à bord de cars dépêchés pour l’occasion. Seul le ballet des canadairs continuait, contournant maintenant les bâtiments qui crachaient en permanence le nuage meurtrier.
Trois heures plus tard, le réacteur numéro six explosa à son tour, projetant dans l’atmosphère ses tonnes de combustible réduit en poussières. La surveillance des paramètres des réacteurs pouvait se faire à distance et les ingénieurs purent constater que le combustible dans les sept cuves qui n’avaient pas explosé atteignait maintenant une température de deux mille cinq cents degrés. L’apport en eau des canadairs ne servait plus à rien, aucune goutte n’arrivait dans le cœur des réacteurs, les canalisations étaient complètement détruites. Le directeur de la centrale envisagea la catastrophe majeure : dans les sept enceintes restées intactes, l’uranium fusionnerait en un magma fluide. Le fond de la cuve allait fondre et laisser s’écouler cette lave sur la base bétonnée du bâtiment. D’une épaisseur de huit mètres, la chape de béton serait percée en moins de dix heures et l’uranium liquide s’enfoncerait alors dans le sol. Le magma en fusion s’agglomérerait avec les roches du sous-sol et finirait par se désagréger en petites particules formant une boue qui serait évacuée par les eaux souterraines, polluant les nappes phréatiques sur la centaines de kilomètres qui séparait la centrale du fleuve. Puis l’eau acheminerait la pollution jusqu’à la mer. Les sources thermales, nombreuses dans la région, ne seraient pas épargnées.

Il se mit à pleuvoir, et la pluie, chargée de poussières radioactives arrosa toute la vallée. Les cerisiers se sont colorés d’ocre sous les cendres d’uranium.

Ce fut la quatrième grande catastrophe nucléaire de l’humanité et de loin la plus effroyable : quatre autres réacteurs avaient explosé à leur tour, la moitié du territoire national (dans un rayon de 300 km) fut condamnée à tout jamais par les poussières et les détritus radioactifs. Mers et océans furent pollués pendant de nombreuses années, le temps que les particules se diluent et que leurs effets deviennent négligeables. Des millions de personnes furent contaminées et développeraient certainement un cancer dans les dix années à venir.

Officiellement, il n’y eut que deux morts, les deux pilotes du canadair accidenté.



Jacky Lebrun, avril 2012

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"antinuk" a écrit le 23-02-2015 18:38:25 au sujet de l'article "cerisiers"

Ouaip ! La griotte est grillée !
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"jacky" a écrit le 26-02-2015 11:21:59 au sujet de l'article "ça m'énerve"

Les panneaux "bébé à bord".
En quoi suis-je concerné quand je vois une voiture portant ce panonceau ? Dois-je faire en sorte de ne pas lui rentrer dedans, de ne pas lui faire une queue de poisson, de ne pas la serrer contre le trottoir ? Je le fais déjà en l'absence de ce panneau, comme tout le monde.
Le panonceau devrait plutôt se trouver devant les yeux du conducteur de la voiture où se trouve le bébé, c'est à lui de faire attention à sa conduite !
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"Bernard" a écrit le 25-03-2016 17:20:04 au sujet de l'article "formidable coup de chance"

Tout n'est qu'une question de point de vue. Saura-t-on la vérité un jour ?
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"Jacky" a écrit le 31-03-2016 18:42:30 au sujet de l'article "commerçants"

Je viens d'apprendre qu'à terme, les pièces de 1 et 2 centimes vont disparaître, ces prix vont-ils rester tels quels ? Oui, sûrement, car les gens payent en majorité par chèque et carte bancaire. Et puis, le commerçant fera peut-être cadeau de 4 centimes sur le rendu de monnaie pour les paiements en espèce en arrondissant à X,95. Beau cadeau !
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"Anabelly" a écrit le 24-01-2017 20:00:07 au sujet de l'article "je veux gagner des sous"

je me suis déjà fait prendre, ça ne recommencera pas
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"balain21" a écrit le 24-03-2017 14:48:44 au sujet de l'article "la vie"

la vie serait inéluctable, la mort aussi alors !
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"Jacky" a écrit le 25-03-2017 22:58:06 au sujet de l'article "la vie"

La mort fait partie de la vie.
Il y a de quoi réfléchir sur l'immortalité. Est-elle possible, souhaitable ?... Quels seraient les problèmes conséquents (surpopulation, etc.)
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"savon noir" a écrit le 25-03-2017 10:14:59 au sujet de l'article "si la matiere n'existait pas ?"

Ce qui démontre que beaucoup n'ont rien dans la tête, ou peut-être que de la matière noire.
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"Michel ton cadet" a écrit le 29-06-2017 11:00:09 au sujet de l'article "casse-tete"

1- Il existe la même
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"Michel ton cadet" a écrit le 29-06-2017 11:10:21 au sujet de l'article "Le Forum"

1- Comment fait-on pour lire les articles des autres auteurs du forum ?
2- dans la rubrique
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"Michel ton cadet" a écrit le 29-06-2017 11:37:46 au sujet de l'article "franglais"

J'adhère totalement !
Le développement du franglais est dû principalement à ces animateurs radio/télé snobs et à tous les autres (snobs) qui font croire ainsi qu'ils
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"Michel ton cadet" a écrit le 29-06-2017 11:45:56 au sujet de l'article "les religions"

Y'a rien ni à ajouter ni à jeter dans ce qui précède.
C'est
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"Michel ton cadet" a écrit le 29-06-2017 12:01:14 au sujet de l'article "commerçants"

Oui d'accord la dessus… mais le mot
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"Michel ton cadet" a écrit le 29-06-2017 12:26:40 au sujet de l'article "quoi de neuf"

Complotisme ou conspirationnisme.
Ma réflexion sur ce que tu en dis dans la rubrique

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